POUR LA CONSTITUTION D’UN MOUVEMENT CONTRE LA GUERRE

singes

La France est en guerre. On nous le répète depuis maintenant plus d’un an comme si c’était une nouveauté. Comme si la France n’était pas en guerre permanente — ou en « opérations » sur le sol africain et ailleurs — depuis la fin des guerres de décolonisation (voir notre « panorama » des opérations militaires de la France). La France est un des premiers États guerriers au monde, elle est présente militairement dans plus d’une vingtaine de pays, et se trouve depuis 2015 parmi les trois premiers exportateurs d’armement avec les États-Unis et la Russie. Airbus et les avions Rafale sont des spécialités françaises aussi fameuses que le Bordeaux ou le Champagne. On se les arrache chez les semeurs de mort. D’ailleurs, la guerre est la meilleure publicité pour les vendeurs d’armes : le Rafale se vend depuis le début des bombardements en Syrie alors qu’il restait dans les cartons depuis son lancement en 2000.

Désormais, nos dirigeants se vantent de ce bellicisme forcené, présenté comme le seul rempart possible à la « barbarie » de Daech. Les attentats survenus sur le sol français sont le prétexte indiscutable à l’intervention militaire en Syrie. Mais on oublie trop souvent que la France est entrée en guerre contre l’État islamique le 19 septembre 2014, soit près de six mois avant ses premiers attentats sur le sol français. La répétition des attentats n’a pas entamé d’une once la rhétorique étatique selon laquelle les interventions militaires françaises à l’extérieur contribueraient à protéger les Français.e.s sur leur sol. La guerre ne provoque pas la paix, mais la destruction, la misère et le désir de vengeance, c’est-à-dire les conditions de sa perpétuation.

Aujourd’hui, la guerre en Syrie et en Irak est un « théâtre d’opérations » pour une vingtaine de pays, dont les plus grandes puissances mondiales (États-Unis, Russie, France, Turquie, Iran, etc.). Les motivations économiques et politiques de ces pays sont complexes, et nous voudrions tenter d’en comprendre certaines dans ce journal. Mais ce qui est sûr, c’est que nous avons affaire à une guerre mondiale que l’on nous présente comme la seule voie possible. Cette évidence nous paraît dangereuse. Il nous semble au contraire urgent de comprendre dans quoi la France est engagée en notre nom, et de s’y opposer.

Parce qu’il est de moins en moins possible d’être contre la guerre, il est plus en plus nécessaire d’être contre la guerre.

L’état de guerre entraîne un renforcement prodigieux du sentiment patriotique et du nationalisme. On ne se bat — soi disant — même plus pour abattre un ennemi mais pour « défendre des valeurs ». Or la « guerre au terrorisme » est un combat sans fin, et sans merci. Elle est presque devenue — avec le pinard et les mini-jupes — une partie de notre « identité occidentale », dans laquelle nous devrions tous et toutes nous reconnaître.

Les exhortations à l’Union Sacrée ne fonctionnent que face à un ennemi commun, la figure de l’islamiste. L’État français mène depuis le début des années 80 une politique islamophobe qui a pris la forme d’une ségrégation avec la loi contre le voile à l’école en 2004 et la loi anti-« burqa » en 2009. Ce dispositif législatif s’appuie sur l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes. On oppose des personnes « issues de l’immigration » qui seraient « par nature » sexistes (pour les hommes) et soumises (pour les femmes) à des personnes « françaises » supposément non sexistes et libérées depuis toujours. À présent, la population musulmane subit également un amalgame entre musulman.e et terroriste, qu’on voudrait dissimuler par un discours « anti-amalgame ».

Sous prétexte de protéger la population, la France est en voie de militarisation croissante depuis janvier 2015. Avec l’état d’urgence et l’opération Sentinelle, il n’y a pas eu un si grand nombre de militaires sur le sol français depuis la guerre d’Algérie. Les séries de mesures répressives prises après chaque nouvel attentat, accompagnées de discours racistes chaque fois plus décomplexés, créent les conditions idéales de la perpétuation de l’idéologie de Daech en France. De la même manière, la surenchère guerrière mise en œuvre après chaque nouvel attentat contribue elle aussi à alimenter les conditions d’existence de l’État islamique. N’oublions pas que Daech est né sur les ruines de la société irakienne détruite par les interventions, embargos et occupations occidentales depuis les années 90.

Les guerres que mènent la France sont des guerres impérialistes, c’est-à-dire qu’elles visent à s’approprier des matières premières, à contrôler des marchés et à exploiter des populations. Elles peuvent aussi contraindre à la docilité un État qui chercherait à se libérer de la tutelle occidentale.

En outre, la guerre et l’industrie de la guerre constituent à elles seules des occasions de rentabilité. L’État, en achetant des armes toujours plus sophistiquées, crée une demande et stimule l’industrie de l’armement. Les profits générés peuvent atteindre des proportions fabuleuses dans une économie, comme en Allemagne dans les années 1930 ou aux États-Unis depuis les années 1980. Par ailleurs, la guerre détruit des villes et des régions entières, faisant place nette pour de nouvelles possibilités d’investissement. Pour se faire une idée du formidable potentiel de profit que la guerre génère, il suffit de voir le féroce combat mené en Irak pour l’obtention des marchés de reconstruction. Les périodes suivant les grandes guerres sont toujours des périodes de croissance capitaliste très rapides, l’exemple classique étant la période nommée les « Trente glorieuses » (1945-1975).

Les guerres entraînent des déplacements de population considérables, comme la guerre en Syrie, qui a quasiment vidé le pays de ses habitant.e.s. Dans leur fuite pour la survie, si elles ne trouvent pas la mort sur la route de l’Europe, ces personnes sont l’objet d’une exploitation intense dont elles ne peuvent négocier les conditions. Cette main-d’œuvre en exil est mise en concurrence avec les autres prolétaires à travers le monde, opposition renforcée par le racisme du discours guerrier. Les guerres impérialistes ne peuvent être que des guerres menées par les capitalistes pour leur profit et contre les prolétaires, qui en font tous les frais, en mourant sous les bombes ou par l’accentuation de leur exploitation.

L’histoire montre qu’il est difficile de lutter contre les vagues de nationalisme et de chauvinisme va-t-en-guerre. Cependant, des mouvements de masse ont permis de terminer des guerres, d’en empêcher, de transformer des guerres en révolutions ; nous y reviendrons au fil des numéros. Rappelons seulement que la fin de la guerre du Viêt Nam a été, au moins en partie, obtenue par la combativité d’un immense mouvement populaire aux États-Unis, de même que par les révoltes, mutineries et désertions des G.I.’s. C’est aussi grâce à la pression d’une large opposition que l’État français a été contraint de mettre fin à la guerre d’Algérie.

Nous nous rattachons à un anti-militarisme qui considère la guerre et l’armée comme des piliers de l’État capitaliste moderne. Il s’oppose au pacifisme non violent qui concourt au maintien de l’ordre établi, des rapports d’exploitation et d’oppression. C’est faire fi de l’existence d’une violence structurelle, des hiérarchies sociales au sein des nations comme entre elles.

Il y a plusieurs manières d’être contre la guerre, nous ne sommes pas contre LA guerre, nous sommes contre toutes les guerres impérialistes.

Il paraîtra dérisoire ou désespéré de croire en un mouvement de masse contre la guerre dans une période d’unanimisme guerrier, de racisme et d’unité nationale. Pourtant, nous refusons d’assister sans rien faire ni dire à la militarisation totale de nos vies et à la destruction du Moyen-Orient et d’une grande partie de l’Afrique par les armées des pays capitalistes dits avancés.

Canons rompus se veut un outil pour la constitution d’un tel mouvement. Nous y publierons aussi bien des articles de « contre-information » sur les guerres en cours que des textes d’analyse critique du discours dominant ; nous y évoquerons les luttes anti-militaristes du passé comme celles d’autres régions du monde. Et, comme il n’y a pas d’état de guerre sans les conditions politiques qui la permettent, nous parlerons de la situation en France.

Le minuscule groupe de personnes à l’origine de ce numéro en appelle à vos contributions pour la suite : articles, critiques, discussions, participation à la rédaction, aide à la diffusion, etc. Ce journal n’est qu’une proposition, n’hésitez pas à vous le réapproprier. Vous pouvez nous écrire à l’adresse acanonsrompus@riseup.net

Dernières nouvelles de Frontex

Le 6 octobre 2016, l’agence Frontex est devenue l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (EBCG). Dans le cadre de la fermeture des frontières et de la délégation de la « gestion des migrants » à des pays non-européens, cette agence prétendait sauver les exilé.e.s alors même qu’ils et elles étaient refoulé.e.s ou abandonné.e.s à leur sort en mer. L’opération Sophia par exemple, lancée en 2015, faisait patrouiller des navires de guerre aux quatre coins de la Méditerranée pour faire la chasse aux barques et aux canots des exilé.e.s.

Frontex était une force armée transnationale qui ne disait pas son nom ; à sa création en 2004, son budget était de 6 millions d’euros. En 2016, il était de 238 millions.

Pourtant Frontex ne paraissait pas assez puissante. On a donc constitué cette nouvelle agence EBCG, qui a pour missions officielles de :

– recueillir et traiter les données (empreintes, fichage…) en temps réel ;

– donner une formation commune aux différents garde-frontières européens, créer des normes communes ;

– être une « passerelle » entre les industriels et les corps de garde-frontières pour « proposer les dernières innovations technologiques pouvant répondre à leurs besoins » ;

– constituer une force de 2 500 soldats dont 1 500 réservistes ;

– surveiller les frontières européennes, repérer leurs « points faibles » et y envoyer des troupes.

Alors que Frontex ne disposait pas de son propre personnel mais dépendait des contributions volontaires des États membres, la nouvelle agence a ses propres troupes, et peut les lancer où elle le souhaite sans dépendre de quiconque… Elle se saisit elle-même, peut exiger des mesures juridiques d’un État membre et, si elle estime ces mesures insuffisantes, intervenir militairement y compris contre l’avis de l’État concerné. Elle peut aussi lancer des opérations sur le territoire d’États non-européens (Turquie, Libye, Égypte).

Elle dispose des équipements des États membres : navires, avions, hélicoptères, drones, accès aux systèmes de surveillance satellitaires Copernic et Eurosur…

Enfin, elle constitue des « équipes européennes d’intervention en matière de retour » (c’est-à-dire d’expulsion) et prévoit de mettre en place un laissez-passer unique européen destiné à faciliter les expulsions.

N’oublions pas le formidable marché que tout cela représente pour les firmes privées (Finmeccanica, Airbus, Thales, Safran essentiellement) : équipement des douaniers, technologies de surveillance, infrastructure informatique… Les mêmes intérêts capitalistes qui sont la cause des guerres aux portes de l’Europe (ou de leur perpétuation) profitent du marché de la gestion des « flux de populations » qui en sont la conséquence directe.

La guerre aux frontières est une guerre menée par l’Union européenne contre les migrant.e.s. Fermer les frontières, c’est rendre leur franchissement plus difficile, donc plus coûteux et surtout plus dangereux. Dans les neuf premiers mois de 2016, 3 500 personnes sont officiellement mortes rien qu’en mer Méditerranée.

Enduring Freedom

Contre l’Union Sacrée, septembre 1915 : la conférence de Zimmerwald

Au tout début du XXe siècle, le mouvement ouvrier ne s’envisageait pas autrement qu’internationaliste. Au congrès de Marseille, en 1908, la CGT adoptait des positions résolument antimilitaristes, affirmant qu’en cas de guerre « entre nations ou coloniale », il conviendrait que « les travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire ». À la SFIO (Section française de l’Internationale Ouvrière, ancêtre du PS, regroupant réformistes et révolutionnaires), les positions étaient analogues.

Pourtant, à l’été 1914, ces belles paroles ne résistèrent pas la puissance du patriotisme et à la constitution d’une Union Sacrée contre « les Boches ». Léon Jouhaux (secrétaire général de la CGT) prononça une oraison funèbre chauviniste sur la tombe de Jaurès, n’hésitant pas à lancer des mots d’ordre militaristes : « Nous nous levons pour repousser l’envahisseur, pour sauvegarder le patrimoine de civilisation et d’idéologie généreuse que nous a légué l’Histoire. (…) Nous répondons présent à l’ordre de mobilisation. » Ainsi, en deux jours étaient reniées des décennies d’internationalisme et d’anti-militarisme. D’appel à la grève, il n’était plus question !

En Allemagne, la réaction des socialistes fut du même ordre, si l’on excepte quelques « gauchistes » dont Liebknecht, qui s’illustra en votant contre les crédits de guerre au Reichstag. Ses camarades Rosa Luxemburg ou Clara Zetkin étaient jetées en prison. En France comme en Allemagne, les « dissidents » (Pierre Monatte, Fernand Loriot, Boris Souvarine…) étaient exclus de leurs partis ou de leurs syndicats. On passait en quelques jours de « Non à la guerre » à « La défense nationale d’abord ».

Alors que la guerre commençait à mériter son nom de « Grande Boucherie », les socialistes français participaient aux divers gouvernements d’Union Sacrée, cautionnant en outre la politique intérieure « de guerre » (censure, interdiction des grèves, baisse des salaires et des droits sociaux…) ; il en allait de même en Allemagne. Le Bureau Socialiste International, instance dirigeante de l’Internationale, cessa de se réunir dès le début de la guerre.

Cependant, quelques-uns restaient fermes dans leurs positions. En France on constitua le Comité pour la Reprise des Relations Internationales ; en Allemagne d’une scission du SPD (parti socialiste) naquit la ligue Spartakus ; à peu près tous les socialistes de Russie restaient farouchement opposés à la guerre. D’autres courants « pacifistes » forts voyaient le jour en Italie, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni…

Malgré les difficultés, les opposants à la guerre décidèrent d’organiser une conférence impliquant tous les socialistes prêts à mener une politique indépendante des deux camps guerriers.

Cette conférence eut finalement lieu du 5 au 8 septembre 1915 en Suisse, à Zimmerwald. Elle réunit 38 participants, venus de toute l’Europe, et à l’exception notable de quelques représentants bloqués aux frontières ou tout simplement emprisonnés.

Les conférenciers adoptèrent le Manifeste dont voici des extraits :

« Prolétaires d’Europe !

Voici plus d’un an que dure la guerre ! Des millions de cadavres couvrent les champs de bataille. Des millions d’hommes seront, pour le reste de leurs jours, mutilés. L’Europe est devenue un gigantesque abattoir d’hommes.

(…)

Quels que soient les responsables immédiats du déchaînement de cette guerre, une chose est certaine : la guerre qui a provoqué tout ce chaos est le produit de l’impérialisme. Elle est issue de la volonté des classes capitalistes de chaque nation de vivre de l’exploitation du travail humain et des richesses naturelles de l’univers. De telle sorte que les nations économiquement arriérées ou politiquement faibles tombent sous le joug des grandes puissances, lesquelles essaient, dans cette guerre, de remanier la carte du monde par le fer et par le sang, selon leurs intérêts.

(…)

Les capitalistes de tous les pays, qui frappent dans le sang des peuples la monnaie rouge des profits de guerre, affirment que la guerre servira à la défense de la patrie, de la démocratie, à la libération des peuples opprimés. Ils mentent. La vérité est qu’en fait, ils ensevelissent, sous les foyers détruits, la liberté de leurs propres peuples en même temps que l’indépendance des autres nations. De nouvelles chaînes, de nouvelles charges, voilà ce qui résultera de cette guerre, et c’est le prolétariat de tous les pays, vainqueurs et vaincus, qui devra les porter.

(…)

Faillite de la civilisation, dépression économique, réaction politique, voilà les bienfaits de cette terrible lutte des peuples.

La guerre révèle ainsi le caractère véritable du capitalisme moderne qui est incompatible, non seulement avec les intérêts des classes ouvrières et les exigences de l’évolution historique, mais aussi avec les conditions élémentaires d’existence de la communauté humaine.

(…)

Ouvriers !

Vous, hier, exploités, dépossédés, méprisés, on vous a appelés frères et camarades quand il s’est agi de vous envoyer au massacre et à la mort. Et aujourd’hui que le militarisme vous a mutilés, déchirés, humiliés, écrasés, les classes dominantes réclament de vous l’abdication de vos intérêts, de votre idéal, en un mot une soumission d’esclaves à la paix sociale. On vous enlève la possibilité d’exprimer vos opinions, vos sentiments, vos souffrances. On vous interdit de formuler vos revendications et de les défendre. La presse jugulée, les libertés et les droits politiques foulés aux pieds : c’est le règne de la dictature militariste au poing de fer.

Nous ne pouvons plus ni ne devons rester inactifs devant cette situation qui menace l’avenir de l’Europe et de l’humanité.

Pendant de longues années, le prolétariat socialiste a mené la lutte contre le militarisme ; avec une appréhension croissante, ses représentants se préoccupaient dans leurs congrès nationaux et internationaux des dangers de guerre que l’impérialisme faisait surgir, de plus en plus menaçants. À Stuttgart, à Copenhague, à Bâle, les congrès socialistes internationaux ont tracé la voie que doit suivre le prolétariat.

Mais partis socialistes et organisations ouvrières de certains pays, tout en ayant contribué à l’élaboration de ces décisions, ont méconnu, dès le commencement de la guerre, les obligations qu’elles leur imposaient. Leurs représentants ont entraîné les travailleurs à abandonner la lutte de classe, seul moyen efficace de l’émancipation prolétarienne. Ils ont accordé aux classes dirigeantes les crédits de guerre ; ils se sont mis au service des gouvernements pour des besognes diverses ; ils ont essayé, par leur presse et par des émissaires, de gagner les neutres à la politique gouvernementale de leurs pays respectifs ; ils ont fourni aux gouvernements des ministres socialistes comme otages de l’« Union sacrée ». Par cela même ils ont accepté, devant la classe ouvrière, de partager avec les classes dirigeantes les responsabilités actuelles et futures de cette guerre, de ses buts et de ses méthodes. Et de même que chaque parti, séparément, manquait à sa tâche, le représentant le plus haut des organisations socialistes de tous les pays, le Bureau socialiste international, manquait à la sienne.

(…)

Nous, représentants de partis socialistes, de syndicats, ou de minorités de ces organisations, Allemands, Français, Italiens, Russes, Polonais, Lettons, Roumains, Bulgares, Suédois, Norvégiens, Hollandais et Suisses, nous qui ne nous plaçons pas sur le terrain de la solidarité nationale avec nos exploiteurs mais qui sommes restés fidèles à la solidarité internationale du prolétariat et à la lutte de classe, nous nous sommes réunis pour renouer les liens brisés des relations internationales, pour appeler la classe ouvrière à reprendre conscience d’elle même et l’entraîner dans la lutte pour la paix.

Cette lutte est la lutte pour la liberté, pour la fraternité des peuples, pour le socialisme. Il faut entreprendre cette lutte pour la paix, pour la paix sans annexions ni indemnités de guerre. Mais une telle paix n’est possible qu’à condition de condamner toute pensée de violation des droits et des libertés des peuples. Elle ne doit conduire ni à l’occupation de pays entiers, ni à des annexions partielles. Pas d’annexions, ni avouées ni masquées, pas plus qu’un assujettissement économique qui, en raison de la perte de l’autonomie politique qu’il entraîne, devient encore plus intolérable. Le droit des peuples de disposer d’eux mêmes doit être le fondement inébranlable dans l’ordre des rapports de nation à nation.

Prolétaires !

Depuis que la guerre est déchaînée, vous avez mis toutes vos forces, tout votre courage, toute votre endurance au service des classes possédantes, pour vous entre-tuer les uns les autres. Aujourd’hui, il faut, restant sur le terrain de la lutte de classe irréductible, agir pour votre propre cause, pour le but sacré du socialisme, pour l’émancipation des peuples opprimés et des classes asservies.

C’est le devoir et la tâche des socialistes des pays belligérants d’entreprendre cette lutte avec toute leur énergie. C’est le devoir et la tâche des socialistes des pays neutres d’aider leurs frères, par tous les moyens, dans cette lutte contre la barbarie sanguinaire.

Jamais, dans l’Histoire du monde, il n’y eut tâche plus urgente, plus élevée, plus noble ; son accomplissement doit être notre œuvre commune. Aucun sacrifice n’est trop grand, aucun fardeau trop lourd pour atteindre ce but : le rétablissement de la paix entre les peuples.

Ouvriers et ouvrières, mères et pères, veuves et orphelins, blessés et mutilés, à vous tous qui souffrez de la guerre et par la guerre, nous vous crions : Par dessus les frontières par dessus les champs de bataille, par dessus les campagnes et les villes dévastées :

Prolétaires de tous les pays, unissez vous !

Zimmerwald (Suisse), septembre 1915. »

Cet appel fut la première tentative internationaliste de mettre fin au conflit, sur des bases révolutionnaires. Dès lors, les partis socialistes durent se positionner face à ce Manifeste qui, bien qu’interdit partout, circulait clandestinement. Une deuxième conférence eut lieu début 1916 à Kienthal (Suisse). La position politique se précisait : il s’agissait d’œuvrer pour « transformer la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire ». Ce mot d’ordre constitue ce que l’on appelle « défaitisme révolutionnaire » : il s’agit de tout mettre en œuvre pour précipiter la défaite d’une des nations afin de s’appuyer sur la crise sociale et politique en résultant pour déclencher un soulèvement prolétarien : c’est ce qui s’est passé en Russie en 1917 et, de même, en Allemagne dès novembre 1918. Après la Révolution russe, les « Zimmerwaldiens », considérant que la IIe Internationale avait failli, décidèrent de constituer une nouvelle Internationale, qui allait devenir le sinistre Komintern après la défaite définitive des révolutionnaires russes.

Les mots d’ordre « pacifistes révolutionnaires » inspirèrent également les masses de soldats, entassés dans les tranchées sous les obus et les gaz toxiques, notamment lors des grandes mutineries du printemps 1917 durement réprimées (des milliers de condamnations dont des centaines de fusillés, que le gouvernement français refuse toujours de réhabiliter). Il faut également rapporter les mutineries dans la marine française en Mer Noire en 1919, touchant une dizaine de navires de guerre dont les équipages, refusant de réprimer les révolutionnaires russes, hissèrent le drapeau rouge et élirent des soviets. Cette vague de mutineries toucha également la Méditerranée et ses principaux ports. Hélas, le mouvement communiste anti-militariste ne survivra pas à la contre-révolution générale, en particulier en Russie et en Allemagne. Les léninistes-staliniens contrôlent totalement le Komintern et y imposent des mots d’ordre ne servant que leurs intérêts nationaux. Seule une poignée d’internationalistes sincères, héritiers des spartakistes massacré.e.s en 1919 (Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht), des conseillistes hollandais.e.s (Henriette Roland-Holst), des anarchistes russes ou français.e.s (comme Louis Lecoin) tâcheront de défendre pied à pied ces conceptions, de l’occupation de la Rhénanie par la France (1924) à la guerre du Rif (1927), et à la guerre d’Espagne (1936-1939) où ils participeront pour beaucoup aux combats et à la révolution. Mais dans les années 1930 comme en 1914, c’est encore l’Union Sacrée qui triomphe, entraînant le monde dans la Seconde Guerre mondiale.

Il nous a paru pertinent de faire ce rappel historique, alors que les célébrations patriotiques de la « Grande Guerre » battent leur plein à coup de reportages édifiants réhabilitant Pétain, Clémenceau ou Foch ; et surtout à l’heure où une nouvelle « Union Sacrée » de la Civilisation contre la Barbarie, entretient à la fois une guerre mondiale, pour le moment localisée au Moyen-Orient, et la militarisation des sociétés dites démocratiques. Une fois de plus, toujours avec les mêmes moyens, on dresse les prolétaires les uns contre les autres ; tout ceci ne sert que les intérêts des « capitalistes de tous les pays, qui frappent dans le sang des peuples la monnaie rouge des profits de guerre »…

niemcy-verdun

La bataille de Mossoul, mise en scène de la guerre mondiale

Le 17 octobre 2016 a commencé officiellement la « bataille de Mossoul », bataille sur-médiatisée supposée en finir une fois pour toutes avec les « barbares de Daech ». Il s’agit en réalité du dernier développement offensif de l’opération Fatah (« conquête »), lancée fin mars dans toute la zone de Ninive.

Des forces armées du monde entier se sont massées autour de Mossoul pour participer à la curée. La plupart des estimations des forces « anti-EI » parlent d’environ 100 000 soldats au sol ! L’armée irakienne, la seule évoquée par la presse, est représentée par quatre divisions d’élites entraînées et équipées par les Américains, notamment la désormais célèbre « division d’or » ; en ajoutant les forces de police on arriverait à 30 000 soldats. Le reste des troupes est constitué en deux principaux blocs, dont l’objectif est le même. Coordonnés avec l’armée irakienne, on trouve d’abord des milices chiites qui se sont illustrées depuis près de quinze ans par leur violence et leur pillage des régions sunnites, des Kurdes iraniens, des milices assyriennes et chrétiennes locales, et très vraisemblablement des forces spéciales iraniennes. Au nord, l’offensive est menée par quelques milliers de peshmergas du Kurdistan irakien, des milices sunnites soutenues et entraînées par la Turquie, et au moins 2 000 soldats turcs. Pourtant, la Turquie n’a pas été invitée au massacre : le gouvernement de Bagdad a même exigé qu’elle quitte le territoire irakien, mais Erdoğan a refusé en évoquant les « droits historiques de la Turquie sur Mossoul » (sic). Ça promet… Enfin, on peut compter sur probablement 10 000 soldats d’élite de la « coalition » : 5 000 Américains et des Français (avec des hélicoptères et des Rafale), des Allemands, des Australiens… Face à cette concentration des meilleures troupes du monde, les estimations du Pentagone parlent de 5 000 « djihadistes » pour la défense de Mossoul…

De fait, toute l’affaire est entièrement sous le contrôle occidental (américain). Les bombardements sont massifs : Brett McGurk, l’envoyé spécial US auprès de la coalition, évoquait avec fierté après une semaine de bombardements « plus de raids aériens de la coalition que pendant toute autre période de sept jours dans la guerre contre l’EI » (AFP, 24/10/2016)… Il faut y ajouter les nombreux raids de l’aviation turque, et le pilonnage de son artillerie. Quant aux forces de l’EI, elles ont elles-mêmes incendié des dépôts de carburant et fait exploser des usines de soufre pour gêner les bombardements et la progression des troupes adverses, et massacré des otages comme elles l’avaient annoncé. La population civile de Mossoul sera évidemment la cible principale sinon unique de toute cette violence, et les mort.e.s se comptent déjà par centaines (estimations euphémiques). Il n’est pas inutile de rappeler que Ramadi et Falloujah, les deux précédentes villes « libérées », ont été entièrement dévastées par les combats.

Par ailleurs, les succès promis et interminablement répétés sur tous les médias peinent à être vérifiés : les combats semblent particulièrement durs, et l’on se bat pour chaque village. Ce n’est que le 1er novembre que les éléments avancés de la « division d’or » ont pénétré enfin dans Mossoul par l’est, pour y être immédiatement bloqués. Les autres fronts sont toujours distants de plusieurs dizaines de kilomètres de la ville.

En tous cas, une question n’est pas traitée dans la presse, et pour cause : c’est celle de l’avenir de Mossoul, et plus largement de l’Irak. L’offensive menée pour « sauver les Irakiens de l’injustice et de la tyrannie » l’est par un gouvernement notoirement inique et tyrannique, par des milices célèbres pour leurs exactions, par les forces armées des pays voisins (Turquie, Iran), et par les bombardements massifs des armées occidentales. Tous les belligérants profitent de la situation de faillite totale de l’état irakien pour pousser leurs propres pions. Cette pseudo-coalition hétéroclite ne peut amener que des divisions de toutes natures, base pour de nouveaux conflits toujours plus violents.

Le 17 octobre 2016 a commencé officiellement la « bataille de Mossoul », bataille sur-médiatisée supposée en finir une fois pour toutes avec les « barbares de Daech ». Il s’agit en réalité du dernier développement offensif de l’opération Fatah (« conquête »), lancée fin mars dans toute la zone de Ninive.

Des forces armées du monde entier se sont massées autour de Mossoul pour participer à la curée. La plupart des estimations des forces « anti-EI » parlent d’environ 100 000 soldats au sol ! L’armée irakienne, la seule évoquée par la presse, est représentée par quatre divisions d’élites entraînées et équipées par les Américains, notamment la désormais célèbre « division d’or » ; en ajoutant les forces de police on arriverait à 30 000 soldats. Le reste des troupes est constitué en deux principaux blocs, dont l’objectif est le même. Coordonnés avec l’armée irakienne, on trouve d’abord des milices chiites qui se sont illustrées depuis près de quinze ans par leur violence et leur pillage des régions sunnites, des Kurdes iraniens, des milices assyriennes et chrétiennes locales, et très vraisemblablement des forces spéciales iraniennes. Au nord, l’offensive est menée par quelques milliers de peshmergas du Kurdistan irakien, des milices sunnites soutenues et entraînées par la Turquie, et au moins 2 000 soldats turcs. Pourtant, la Turquie n’a pas été invitée au massacre : le gouvernement de Bagdad a même exigé qu’elle quitte le territoire irakien, mais Erdoğan a refusé en évoquant les « droits historiques de la Turquie sur Mossoul » (sic). Ça promet… Enfin, on peut compter sur probablement 10 000 soldats d’élite de la « coalition » : 5 000 Américains et des Français (avec des hélicoptères et des Rafale), des Allemands, des Australiens… Face à cette concentration des meilleures troupes du monde, les estimations du Pentagone parlent de 5 000 « djihadistes » pour la défense de Mossoul…

De fait, toute l’affaire est entièrement sous le contrôle occidental (américain). Les bombardements sont massifs : Brett McGurk, l’envoyé spécial US auprès de la coalition, évoquait avec fierté après une semaine de bombardements « plus de raids aériens de la coalition que pendant toute autre période de sept jours dans la guerre contre l’EI » (AFP, 24/10/2016)… Il faut y ajouter les nombreux raids de l’aviation turque, et le pilonnage de son artillerie. Quant aux forces de l’EI, elles ont elles-mêmes incendié des dépôts de carburant et fait exploser des usines de soufre pour gêner les bombardements et la progression des troupes adverses, et massacré des otages comme elles l’avaient annoncé. La population civile de Mossoul sera évidemment la cible principale sinon unique de toute cette violence, et les mort.e.s se comptent déjà par centaines (estimations euphémiques). Il n’est pas inutile de rappeler que Ramadi et Falloujah, les deux précédentes villes « libérées », ont été entièrement dévastées par les combats.

Par ailleurs, les succès promis et interminablement répétés sur tous les médias peinent à être vérifiés : les combats semblent particulièrement durs, et l’on se bat pour chaque village. Ce n’est que le 1er novembre que les éléments avancés de la « division d’or » ont pénétré enfin dans Mossoul par l’est, pour y être immédiatement bloqués. Les autres fronts sont toujours distants de plusieurs dizaines de kilomètres de la ville.

En tous cas, une question n’est pas traitée dans la presse, et pour cause : c’est celle de l’avenir de Mossoul, et plus largement de l’Irak. L’offensive menée pour « sauver les Irakiens de l’injustice et de la tyrannie » l’est par un gouvernement notoirement inique et tyrannique, par des milices célèbres pour leurs exactions, par les forces armées des pays voisins (Turquie, Iran), et par les bombardements massifs des armées occidentales. Tous les belligérants profitent de la situation de faillite totale de l’état irakien pour pousser leurs propres pions. Cette pseudo-coalition hétéroclite ne peut amener que des divisions de toutes natures, base pour de nouveaux conflits toujours plus violents.

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