Contre l’Union Sacrée, septembre 1915 : la conférence de Zimmerwald

Au tout début du XXe siècle, le mouvement ouvrier ne s’envisageait pas autrement qu’internationaliste. Au congrès de Marseille, en 1908, la CGT adoptait des positions résolument antimilitaristes, affirmant qu’en cas de guerre « entre nations ou coloniale », il conviendrait que « les travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire ». À la SFIO (Section française de l’Internationale Ouvrière, ancêtre du PS, regroupant réformistes et révolutionnaires), les positions étaient analogues.

Pourtant, à l’été 1914, ces belles paroles ne résistèrent pas la puissance du patriotisme et à la constitution d’une Union Sacrée contre « les Boches ». Léon Jouhaux (secrétaire général de la CGT) prononça une oraison funèbre chauviniste sur la tombe de Jaurès, n’hésitant pas à lancer des mots d’ordre militaristes : « Nous nous levons pour repousser l’envahisseur, pour sauvegarder le patrimoine de civilisation et d’idéologie généreuse que nous a légué l’Histoire. (…) Nous répondons présent à l’ordre de mobilisation. » Ainsi, en deux jours étaient reniées des décennies d’internationalisme et d’anti-militarisme. D’appel à la grève, il n’était plus question !

En Allemagne, la réaction des socialistes fut du même ordre, si l’on excepte quelques « gauchistes » dont Liebknecht, qui s’illustra en votant contre les crédits de guerre au Reichstag. Ses camarades Rosa Luxemburg ou Clara Zetkin étaient jetées en prison. En France comme en Allemagne, les « dissidents » (Pierre Monatte, Fernand Loriot, Boris Souvarine…) étaient exclus de leurs partis ou de leurs syndicats. On passait en quelques jours de « Non à la guerre » à « La défense nationale d’abord ».

Alors que la guerre commençait à mériter son nom de « Grande Boucherie », les socialistes français participaient aux divers gouvernements d’Union Sacrée, cautionnant en outre la politique intérieure « de guerre » (censure, interdiction des grèves, baisse des salaires et des droits sociaux…) ; il en allait de même en Allemagne. Le Bureau Socialiste International, instance dirigeante de l’Internationale, cessa de se réunir dès le début de la guerre.

Cependant, quelques-uns restaient fermes dans leurs positions. En France on constitua le Comité pour la Reprise des Relations Internationales ; en Allemagne d’une scission du SPD (parti socialiste) naquit la ligue Spartakus ; à peu près tous les socialistes de Russie restaient farouchement opposés à la guerre. D’autres courants « pacifistes » forts voyaient le jour en Italie, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni…

Malgré les difficultés, les opposants à la guerre décidèrent d’organiser une conférence impliquant tous les socialistes prêts à mener une politique indépendante des deux camps guerriers.

Cette conférence eut finalement lieu du 5 au 8 septembre 1915 en Suisse, à Zimmerwald. Elle réunit 38 participants, venus de toute l’Europe, et à l’exception notable de quelques représentants bloqués aux frontières ou tout simplement emprisonnés.

Les conférenciers adoptèrent le Manifeste dont voici des extraits :

« Prolétaires d’Europe !

Voici plus d’un an que dure la guerre ! Des millions de cadavres couvrent les champs de bataille. Des millions d’hommes seront, pour le reste de leurs jours, mutilés. L’Europe est devenue un gigantesque abattoir d’hommes.

(…)

Quels que soient les responsables immédiats du déchaînement de cette guerre, une chose est certaine : la guerre qui a provoqué tout ce chaos est le produit de l’impérialisme. Elle est issue de la volonté des classes capitalistes de chaque nation de vivre de l’exploitation du travail humain et des richesses naturelles de l’univers. De telle sorte que les nations économiquement arriérées ou politiquement faibles tombent sous le joug des grandes puissances, lesquelles essaient, dans cette guerre, de remanier la carte du monde par le fer et par le sang, selon leurs intérêts.

(…)

Les capitalistes de tous les pays, qui frappent dans le sang des peuples la monnaie rouge des profits de guerre, affirment que la guerre servira à la défense de la patrie, de la démocratie, à la libération des peuples opprimés. Ils mentent. La vérité est qu’en fait, ils ensevelissent, sous les foyers détruits, la liberté de leurs propres peuples en même temps que l’indépendance des autres nations. De nouvelles chaînes, de nouvelles charges, voilà ce qui résultera de cette guerre, et c’est le prolétariat de tous les pays, vainqueurs et vaincus, qui devra les porter.

(…)

Faillite de la civilisation, dépression économique, réaction politique, voilà les bienfaits de cette terrible lutte des peuples.

La guerre révèle ainsi le caractère véritable du capitalisme moderne qui est incompatible, non seulement avec les intérêts des classes ouvrières et les exigences de l’évolution historique, mais aussi avec les conditions élémentaires d’existence de la communauté humaine.

(…)

Ouvriers !

Vous, hier, exploités, dépossédés, méprisés, on vous a appelés frères et camarades quand il s’est agi de vous envoyer au massacre et à la mort. Et aujourd’hui que le militarisme vous a mutilés, déchirés, humiliés, écrasés, les classes dominantes réclament de vous l’abdication de vos intérêts, de votre idéal, en un mot une soumission d’esclaves à la paix sociale. On vous enlève la possibilité d’exprimer vos opinions, vos sentiments, vos souffrances. On vous interdit de formuler vos revendications et de les défendre. La presse jugulée, les libertés et les droits politiques foulés aux pieds : c’est le règne de la dictature militariste au poing de fer.

Nous ne pouvons plus ni ne devons rester inactifs devant cette situation qui menace l’avenir de l’Europe et de l’humanité.

Pendant de longues années, le prolétariat socialiste a mené la lutte contre le militarisme ; avec une appréhension croissante, ses représentants se préoccupaient dans leurs congrès nationaux et internationaux des dangers de guerre que l’impérialisme faisait surgir, de plus en plus menaçants. À Stuttgart, à Copenhague, à Bâle, les congrès socialistes internationaux ont tracé la voie que doit suivre le prolétariat.

Mais partis socialistes et organisations ouvrières de certains pays, tout en ayant contribué à l’élaboration de ces décisions, ont méconnu, dès le commencement de la guerre, les obligations qu’elles leur imposaient. Leurs représentants ont entraîné les travailleurs à abandonner la lutte de classe, seul moyen efficace de l’émancipation prolétarienne. Ils ont accordé aux classes dirigeantes les crédits de guerre ; ils se sont mis au service des gouvernements pour des besognes diverses ; ils ont essayé, par leur presse et par des émissaires, de gagner les neutres à la politique gouvernementale de leurs pays respectifs ; ils ont fourni aux gouvernements des ministres socialistes comme otages de l’« Union sacrée ». Par cela même ils ont accepté, devant la classe ouvrière, de partager avec les classes dirigeantes les responsabilités actuelles et futures de cette guerre, de ses buts et de ses méthodes. Et de même que chaque parti, séparément, manquait à sa tâche, le représentant le plus haut des organisations socialistes de tous les pays, le Bureau socialiste international, manquait à la sienne.

(…)

Nous, représentants de partis socialistes, de syndicats, ou de minorités de ces organisations, Allemands, Français, Italiens, Russes, Polonais, Lettons, Roumains, Bulgares, Suédois, Norvégiens, Hollandais et Suisses, nous qui ne nous plaçons pas sur le terrain de la solidarité nationale avec nos exploiteurs mais qui sommes restés fidèles à la solidarité internationale du prolétariat et à la lutte de classe, nous nous sommes réunis pour renouer les liens brisés des relations internationales, pour appeler la classe ouvrière à reprendre conscience d’elle même et l’entraîner dans la lutte pour la paix.

Cette lutte est la lutte pour la liberté, pour la fraternité des peuples, pour le socialisme. Il faut entreprendre cette lutte pour la paix, pour la paix sans annexions ni indemnités de guerre. Mais une telle paix n’est possible qu’à condition de condamner toute pensée de violation des droits et des libertés des peuples. Elle ne doit conduire ni à l’occupation de pays entiers, ni à des annexions partielles. Pas d’annexions, ni avouées ni masquées, pas plus qu’un assujettissement économique qui, en raison de la perte de l’autonomie politique qu’il entraîne, devient encore plus intolérable. Le droit des peuples de disposer d’eux mêmes doit être le fondement inébranlable dans l’ordre des rapports de nation à nation.

Prolétaires !

Depuis que la guerre est déchaînée, vous avez mis toutes vos forces, tout votre courage, toute votre endurance au service des classes possédantes, pour vous entre-tuer les uns les autres. Aujourd’hui, il faut, restant sur le terrain de la lutte de classe irréductible, agir pour votre propre cause, pour le but sacré du socialisme, pour l’émancipation des peuples opprimés et des classes asservies.

C’est le devoir et la tâche des socialistes des pays belligérants d’entreprendre cette lutte avec toute leur énergie. C’est le devoir et la tâche des socialistes des pays neutres d’aider leurs frères, par tous les moyens, dans cette lutte contre la barbarie sanguinaire.

Jamais, dans l’Histoire du monde, il n’y eut tâche plus urgente, plus élevée, plus noble ; son accomplissement doit être notre œuvre commune. Aucun sacrifice n’est trop grand, aucun fardeau trop lourd pour atteindre ce but : le rétablissement de la paix entre les peuples.

Ouvriers et ouvrières, mères et pères, veuves et orphelins, blessés et mutilés, à vous tous qui souffrez de la guerre et par la guerre, nous vous crions : Par dessus les frontières par dessus les champs de bataille, par dessus les campagnes et les villes dévastées :

Prolétaires de tous les pays, unissez vous !

Zimmerwald (Suisse), septembre 1915. »

Cet appel fut la première tentative internationaliste de mettre fin au conflit, sur des bases révolutionnaires. Dès lors, les partis socialistes durent se positionner face à ce Manifeste qui, bien qu’interdit partout, circulait clandestinement. Une deuxième conférence eut lieu début 1916 à Kienthal (Suisse). La position politique se précisait : il s’agissait d’œuvrer pour « transformer la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire ». Ce mot d’ordre constitue ce que l’on appelle « défaitisme révolutionnaire » : il s’agit de tout mettre en œuvre pour précipiter la défaite d’une des nations afin de s’appuyer sur la crise sociale et politique en résultant pour déclencher un soulèvement prolétarien : c’est ce qui s’est passé en Russie en 1917 et, de même, en Allemagne dès novembre 1918. Après la Révolution russe, les « Zimmerwaldiens », considérant que la IIe Internationale avait failli, décidèrent de constituer une nouvelle Internationale, qui allait devenir le sinistre Komintern après la défaite définitive des révolutionnaires russes.

Les mots d’ordre « pacifistes révolutionnaires » inspirèrent également les masses de soldats, entassés dans les tranchées sous les obus et les gaz toxiques, notamment lors des grandes mutineries du printemps 1917 durement réprimées (des milliers de condamnations dont des centaines de fusillés, que le gouvernement français refuse toujours de réhabiliter). Il faut également rapporter les mutineries dans la marine française en Mer Noire en 1919, touchant une dizaine de navires de guerre dont les équipages, refusant de réprimer les révolutionnaires russes, hissèrent le drapeau rouge et élirent des soviets. Cette vague de mutineries toucha également la Méditerranée et ses principaux ports. Hélas, le mouvement communiste anti-militariste ne survivra pas à la contre-révolution générale, en particulier en Russie et en Allemagne. Les léninistes-staliniens contrôlent totalement le Komintern et y imposent des mots d’ordre ne servant que leurs intérêts nationaux. Seule une poignée d’internationalistes sincères, héritiers des spartakistes massacré.e.s en 1919 (Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht), des conseillistes hollandais.e.s (Henriette Roland-Holst), des anarchistes russes ou français.e.s (comme Louis Lecoin) tâcheront de défendre pied à pied ces conceptions, de l’occupation de la Rhénanie par la France (1924) à la guerre du Rif (1927), et à la guerre d’Espagne (1936-1939) où ils participeront pour beaucoup aux combats et à la révolution. Mais dans les années 1930 comme en 1914, c’est encore l’Union Sacrée qui triomphe, entraînant le monde dans la Seconde Guerre mondiale.

Il nous a paru pertinent de faire ce rappel historique, alors que les célébrations patriotiques de la « Grande Guerre » battent leur plein à coup de reportages édifiants réhabilitant Pétain, Clémenceau ou Foch ; et surtout à l’heure où une nouvelle « Union Sacrée » de la Civilisation contre la Barbarie, entretient à la fois une guerre mondiale, pour le moment localisée au Moyen-Orient, et la militarisation des sociétés dites démocratiques. Une fois de plus, toujours avec les mêmes moyens, on dresse les prolétaires les uns contre les autres ; tout ceci ne sert que les intérêts des « capitalistes de tous les pays, qui frappent dans le sang des peuples la monnaie rouge des profits de guerre »…

niemcy-verdun

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