1917 : une révolution contre la guerre

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la manifestation du 23 février 1917

Il y a un siècle exactement, en mars 1917, débutait la révolution russe.
Cette révolution, menée avant tout par les paysans, ouvriers et soldats, a déclenché une vague révolutionnaire à l’échelle du monde entier, et entretenu les espoirs du prolétariat pour des décennies…
Nous voulons insister sur le rôle joué par la guerre dans l’aggravation insupportable des conditions de vie et la montée de la colère en Russie ; sur celui joué par les soldats dans le déclenchement et la poursuite de la révolution ; et sur l’importance de la question de la paix, dès les premières manifestations de rue.


Une guerre de plus en plus insupportable

Dans le premier numéro de Canons Rompus, nous avons vu que le déclenchement de la première guerre mondiale, à l’été 1914, suscite fort peu d’opposition, à l’exception de quelques « socialistes » de gauche, que bientôt on allait appeler « communistes ». Dans la Russie tsariste cependant, au contraire du Parti Socialiste-Révolutionnaire (S.-R.), le Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie (P.O.S.-D.R), malgré sa division depuis 1903 entre bolcheviks et mencheviks, adopte une position unanime et rejette la guerre.
Celle-ci éclate néanmoins, et ses débuts voient la Russie, qui a mobilisé 14 millions de soldats, connaître quelques succès, l’essentiel des forces allemandes se concentrant sur le front ouest. Mais très vite les défaites s’accumulent, l’armée allemande occupe la Pologne et la Lituanie dès 1915. On estime les pertes russes, sur l’ensemble de la guerre, à environ 1 800 000 morts et plus de 5 millions de blessés (sans compter les pertes civiles, difficiles à calculer mais qui sont estimées à 1 500 000).
Le front s’enlise et les difficultés s’accumulent : le ravitaillement et l’approvisionnement sont mauvais (on voit des soldats monter à l’assaut avec des cartouches inadaptées à leurs fusils) ; la discipline est insupportable, les brimades et les châtiments corporels sont la règle. Les officiers sont presque tous issus de la noblesse foncière, alors que les soldats sont dans leur grande majorité des paysans. Le froid, terrible surtout à l’hiver 1916 – 1917, aggrave la situation. Dès la fin de 1916 quelques mutineries éclatent qui sont vite et durement réprimées.
À l’arrière, cet hiver 1916 est marqué par la famine. L’industrie de guerre est extrêmement mal organisée, la production agricole est catastrophique, les prix à la consommation ne cessent de croître. En février 1917 des grèves éclatent, notamment à Petrograd (1), en particulier aux usines d’armement Poutilov.

La révolution de Février à Petrograd

Le 23 février, journée internationale des femmes (2), a lieu une manifestation de femmes réclamant du pain et la paix. Des ouvriers en grève les rejoignent et des affrontements ont lieu avec les forces répressives. Les jours suivants, les grèves se multiplient. Il y a de nombreuses manifestations de rue, regroupant des centaines de milliers de personnes. Les affrontements causent des morts dans les deux camps. Au cris de « à bas la guerre », des postes de police sont pillés.
Le 27, le tsar ordonne qu’on en finisse : la répression se durcit et on compte des centaines de morts. Cependant, dès le soir, les premiers régiments rejoignent les insurgés et arment la foule ; ce mouvement s’accélère et, le 2 mars, toute la garnison de Petrograd (soit 160 000 hommes) est passée à l’insurrection : le tsar abdique.
Le soviet de Petrograd s’est constitué dès le 27, bientôt imité dans toute la Russie. Son premier « ordre » (prikaze n°1) abolit les châtiments corporels dans l’armée et appelle à constituer, dans chaque bataillon, des comités de soldats.

Poursuite de la guerre

Il s’instaure dans le pays une sorte de double pouvoir : d’une part un gouvernement provisoire, aux mains des « libéraux » puis des mencheviks (socialistes « modérés ») ; et d’autre part les nombreux soviets, conseils d’ouvriers, de soldats, de paysans.
Mais le ministre Milioukov, du gouvernement provisoire, annonce à la France et à la Grande-Bretagne que la révolution « ne change rien aux traités » : ce qui veut dire poursuite de la guerre. Des émeutes et de nombreuses mutineries éclatent aussitôt.

À l’été 1917, les contradictions entre révolution et guerre se font insolubles : peut-on appliquer la journée de 8 heures tout en maintenant l’effort de guerre ? Peut-on convoquer une Assemblée constituante alors que des millions d’hommes sont au front ? C’est pourtant le moment que choisit le gouvernement pour lancer une grande offensive contre l’Allemagne. L’échec est total : 400 000 morts en quelques semaines.
En réaction à cette nouvelle boucherie, les désertions se font massives. D’innombrables mutineries éclatent, on assassine les officiers. Partout se forment des soviets de soldats. Le 3 juillet, les soldats stationnés à Petrograd refusent de monter au front. Ils manifestent en exigeant le pouvoir pour le soviet des ouvriers et soldats. Dans le même temps, de nombreuses usines sont prises en main par les ouvriers, et, partout en Russie, des terres sont occupées, notamment par les soldats déserteurs qui amènent avec eux, du front, « l’esprit révolutionnaire ».

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un soviet de soldats en Finlande

Répression et tentative de putsch

La répression est à la hauteur du danger pour la bourgeoisie : exécutions, dissolution de régiments, emprisonnement de nombreux bolcheviks (Lénine s’enfuit – et rase son bouc !). Cette reprise en main s’accompagne, dans l’armée, de la réintroduction des châtiments corporels, de la peine de mort, et de l’interdiction des meetings politiques.
Kornilov, un général nationaliste, décide d’en profiter pour prendre le pouvoir et liquider complètement la révolution. Il tente un putsch fin août. C’est la population ouvrière et les comités de soldats qui défendent Petrograd sous la direction du soviet, le gouvernement provisoire étant complètement dépassé. Le peuple s’arme à nouveau. Kornilov bientôt est défait.
Il s’ensuit une nouvelle vague révolutionnaire qui amènera à la prise du pouvoir des bolcheviks, le 24 octobre.

La paix

Le premier décret du nouveau pouvoir est le fameux Décret sur la paix, qui consiste en une proposition d’armistice immédiat, et en une proposition de paix générale. L’armistice est signé le 15 décembre. Les traités diplomatiques secrets sont publiés. Les négociations de paix commencent, aussitôt « appuyées », côté allemand, par l’invasion de l’Ukraine. La paix est signée le 3 mars 1918 à Brest-Litovsk, malgré des divergences au sein des bolcheviks : faut-il signer une paix séparée avec l’Allemagne pour construire le socialisme en Russie (Lénine, Trotski), ou poursuivre la guerre pour soutenir la révolution en Allemagne et dans le monde entier (Radek, Boukharine)  (3) ?

La décision de signer la paix avec l’Allemagne, certes dictée en partie par des objectifs stratégiques, fut lourde de conséquences pour le siècle à venir : c’était privilégier la construction d’un socialisme « dans un seul pays »  au lieu d’encourager l’internationalisme révolutionnaire (comme le souhaitaient, en 1915, les participants à la conférence de Zimmerwald).
C’était substituer, au pouvoir du tsar, celui du Parti communiste de l’Union soviétique, qui a progressivement mis en place un État totalitaire.

La révolution russe allait cependant encourager d’innombrables révoltes de soldats (dont les plus fameuses, en France, sont celles des mutinés de la flotte de la mer Noire, qui refusèrent de combattre les révolutionnaires en Ukraine), et inspirèrent des révolutions communistes en Allemagne, en Hongrie notamment. Ces révolutions, livrées à elles-mêmes, privées de l’indispensable soutien russe, furent écrasées, et le Komintern, fondé en 1924, fut davantage un instrument diplomatique soviétique qu’une internationale révolutionnaire.


1. St-Petersbourg, nom jugé trop « allemand », est rebaptisée Petrograd au début de la guerre. Plus tard, elle deviendra Leningrad, avant de retrouver son nom « originel » en 1991.

2. Le calendrier russe avait alors 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Les dates de cet article sont celles de l’ancien calendrier.

3. À ce sujet, voir notamment Kommunist, les communistes de gauche contre le capitalisme d’État, Smolny, 2011.
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