La guerre entre le Tigre et l’Euphrate

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Mossoul : destruction et victimes civiles
Lorsque l’on entend parler de la bataille de Mossoul, dans la presse ou à la radio, c’est en général pour évoquer la chute « imminente » de la ville, ou alors pour montrer que « la vie reprend ses droits dans la ville libérée ». Pourtant, la guerre y fait toujours rage, et à l’ordre sans doute terrible qui régnait sous le joug de l’État islamique ont succédé les horreurs de la guerre moderne.
La ville est traversée du nord-ouest au sud-est par le fleuve Tigre. De novembre à janvier, une « coalition » hétéroclite a laborieusement conquis tous les quartiers est. Cette coalition était grossièrement structurée autour de deux pôles : d’une part, les armées irakienne et américaine, et d’autre part les peshmergas du GRK (1) et leurs alliés turcs. Le 16 novembre, Massoud Barzani, le président du GRK, a annoncé que ses forces stoppaient leur progression au niveau des faubourgs nord de Mossoul, mais qu’elles « ne se retireraient pas des territoires conquis ». Cette annexion a suscité la colère du gouvernement « légitime » irakien de Haider Al-Abadi, sans autre conséquence pour le moment.
Les forces irakiennes (divisions blindées et forces d’élites « antiterroristes ») sont en première ligne, soutenues par les aviations et l’artillerie américaines et françaises. Elles subissent des pertes lourdes dans des combats urbains lors desquels leur supériorité mécanique est inutile : ainsi, leurs blindés américains ne peuvent pas circuler dans les étroites ruelles du centre-ville. Les bombardements sont quotidiens. Le 26 décembre, la « coalition » a annoncé avoir « enfin » détruit le dernier des six ponts qui permettaient de franchir le Tigre. Mossoul-est « libérée » est un champ de ruines.
En février, l’offensive a été lancée sur la partie occidentale de la ville, jusque là épargnée. Un véritable siège est mis en place, tous les axes routiers sont coupés. Les quelques 750 000 Mossouliotes encore présents selon le commandement américain sont désormais livrés à eux-mêmes. On se souviendra pourtant de ces gouvernements occidentaux qui s’indignaient du siège de la ville de Daraya par le régime syrien l’été dernier, fustigeant cette pratique « d’un autre âge », incompatible sans doute avec la guerre moderne…
Les combats, dans la partie ouest, notamment dans les ruelles de la vieille ville, paraissent encore plus durs qu’à l’est. Aussi une « pause » est-elle annoncée fin mars, n’empêchant pas les autorités américaines de reconnaître la plus grosse « bavure » depuis le début de la bataille de Mossoul : au moins deux cent civils ont été tués sous les bombes en une seule journée, le 17 mars, dans le quartier d’Al-Djadida.Mossoul : destruction et victimes civiles.

Syrie : percée durable de l’armée turque
Le 24 août 2016, les blindés turcs étaient entrés sur le territoire syrien, soutenus par d’intenses bombardements aériens, pour prendre le même jour la ville de Jarabulus, à quelques dizaines de kilomètres au nord-est d’Alep, dont l’anéantissement sous les bombes russes tirait alors à sa fin.
Cette opération, nommée « Bouclier de l’Euphrate », s’est aussitôt poursuivie vers l’est et le sud-est.
Cette incursion turque s’est faite, bien évidemment, sous couvert de lutte « contre le terrorisme » ; mais il s’agissait avant tout de mettre au pas les Forces Démocratiques Syriennes, coalition essentiellement composée des YPG, l’armée kurde du PYD, ennemis jurés du président Erdoğan, qui contrôlait une bonne partie du nord de la Syrie depuis 2012. De septembre à décembre, les militaires turcs et leurs alliés parmi les milices rebelles dites « modérées » prennent et conservent le contrôle d’une bande de territoire le long de la frontière turque, séparant de fait les cantons kurdes d’Afrin et de Kobané. Entre décembre et février, ils poursuivent leur offensive et s’emparent, grâce au soutien de l’aviation russe, de la ville d’Al-Bab. Leur objectif annoncé est maintenant de prendre Manbij des mains de l’État islamique.
Cette irruption de la Turquie dans le capharnaüm syrien, peu après le « coup d’État » avorté et la violente reprise en main de l’armée par Erdoğan en juillet 2016, n’est pas sans rappeler l’invasion de la Crimée par la Russie en février-mars 2014 qui s’est terminée par son annexion à la Russie. Il y a lieu de craindre, de même, que la Turquie renâcle à quitter les territoires conquis, comme le font ses alliés kurdes d’Irak. Des germes pour de futurs conflits, ou pour la prolongation des conflits actuels.

1. Les médias, en parlant en général « des Kurdes », entretiennent une confusion : le Kurdistan d’Irak bénéficie d’une assez grande autonomie, sous le nom de Gouvernement Régional du Kurdistan et la direction du « clan » Barzani, dont le pouvoir, qui s’appuie beaucoup sur la rente pétrolière, est de plus en plus autoritaire. Au nord de la Syrie, une autre aire d’autonomie a été acquise par des Kurdes au début de la guerre civile : le Rojava. Elle est contrôlée par le PYD, alter ego du PKK basé en Turquie, dont l’idéologie est issue du marxisme-léninisme, et qui s’appuie sur des milices YPG/YPJ qui se sont illustrées lors de la défense de Kobané à l’hiver 2014/2015 notamment.
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