LA GUERRE DE CORÉE (1950-1953)

Depuis l’été, il est de nouveau question de la « montée des tensions » entre la Corée du Nord et les USA, les menaces de guerre succédant aux essais de missiles nucléaires, et les déclarations fracassantes succédant aux commentaires journalistiques qui, au fond, n’expliquent rien du tout. Nous voilà une fois de plus face à une situation où on ne comprend rien. Et, quand on ne comprend rien, ça vaut toujours le coup de faire un petit détour par l’histoire. Nous vous proposons donc un petit retour historique sur la guerre de Corée, ses origines, son déroulement, ses conséquences jusqu’à aujourd’hui.

La Corée, coincée entre les puissances impérialistes (Japon, USA, URSS)
Été 1945 : les opérations militaires en Europe sont terminées, on déblaie les décombres. En Extrême-Orient en revanche, de durs combats continuent d’opposer les soldats américains aux troupes japonaises. Le Japon est bombardé systématiquement. Officiellement pour « épargner des vies », des bombes atomiques sont larguées sur Hiroshima le 6 août et Nagasaki le 9 août. L’Union soviétique entre en guerre le 10 et dépêche des troupes au nord de l’archipel japonais et en Corée. Finalement, le 15 août, le Japon capitule, et la Deuxième Guerre mondiale s’achève, du moins sur le papier (car des combats continuent, par exemple en Indochine française, en Grèce, etc.).
Annexée à la suite de la guerre russo-japonaise en 1905, la Corée était une province de l’empire japonais. La domination japonaise, très dure, est marquée par de nombreux soulèvements, en particulier de paysans. À partir de la fin des années 1930, avec la guerre dans le Pacifique la Corée est encore plus pressurée ; ses matières premières et ses rares capacités industrielles sont captées par l’industrie de guerre japonaise. L’ exploitation des travailleurs va souvent jusqu’à l’esclavage pur et simple. Un exemple tristement fameux, et qui encore aujourd’hui est l’objet de polémiques entre la Corée du Sud et le Japon, est celui des « femmes de réconfort », des esclaves sexuelles coréennes mises à la disposition des militaires japonais. Puis vient le temps des bombardements des Américains, qui pratiquent, comme en Allemagne, la méthode qualifiée de « tapis de bombes », c’est à dire la destruction systématique des centres urbains.
Aussi, en 1945, une fois « libérée », la Corée, comme une partie significative du monde à la même époque, est un gigantesque champ de ruines. Or, si les opérations militaires proprement dites sont achevées, la situation politique n’a rien de paisible : les USA et l’URSS sont en effet entrées dans la « guerre froide ». Les deux puissances impérialistes victorieuses luttent pour élargir au maximum leur influence ; cette lutte prend un caractère aigu en quelques points du globe : Berlin, Vienne, la Grèce, l’Iran, etc. La Corée, est ainsi séparée en deux zones d’occupation.
Après diverses rodomontades, les deux nations se mettent provisoirement d’accord pour une partition de la Corée autour du 38ème parallèle : au Nord de cette ligne (où vivent 21 millions d’habitants, et où l’on trouve l’essentiel des forces productives), se met en place une sorte de protectorat soviétique ; au Sud (9 millions d’habitants et une zone plutôt rurale), un protectorat américain. Jusqu’en 1948, les armées des deux puissances vont occuper leurs zones respectives – et y implanter des régimes qui leurs soient directement soumis.

Mise en place de deux régimes autoritaires (1945–1950)
Or, dès août 1945, une multitude de conseils de travailleurs nommés « comités populaires » se sont spontanément mis en place, au Sud comme au Nord. Nés de la libération du pays du joug japonais, ces comités tentent souvent de prendre en main la production. La situation n’est d’ailleurs pas sans analogie avec celle de l’Indochine française à l’été 1945.
Au Nord, le pouvoir rapidement accaparé par Kim Il-Sung, un héros de la résistance anti-japonaise en Corée (et en Chine) , va tâcher d’englober ces comités populaires en satisfaisant une partie de leurs revendications, en particulier en menant une importante réforme agraire dès 1946. Au Sud en revanche, le gouvernement militaire américain et ses créatures réprime le mouvement comme expression du « communisme international » : le point d’orgue de cette répression est celle, sanglante, des émeutes contre les élections « libres » de 1946 (au cours desquelles la moitié des membres du parlement est nommée par les Américains !). Les syndicats sont interdits, de même que les partis ou journaux « de gauche », et se met en place le pouvoir dictatorial de Syngman Rhee malgré les nombreuses grèves et manifestations.
Les États-Unis, où se déroulent les purges maccarthystes, la frénésie anticommuniste bat son plein. Les stratèges adoptent le concept de containment (endiguement) des pays « communistes » ; la Corée du Sud est un des points clés de ce dispositif.
Les deux puissances occupantes ne cédant pas d’un pouce, la question de l’unité de la Corée est confiée à l’ONU, qui ne résout rien, bloquée par ses contradictions. En 1948 sont proclamées une République de Corée (au sud) et une République populaire démocratique de Corée (au nord). Les troupes américaines et soviétiques se retirent progressivement, laissant les deux entités se faire face : un régime autoritaire stalinien et un régime autoritaire réactionnaire.

La guerre (1950–1953)
Le 25 juin 1950, l’armée nord-coréenne envahit le Sud. Bien équipée et formée par les Soviétiques, elle enchaîne les succès et bientôt occupe pratiquement toute la péninsule (août 1950). L’armée sud-coréenne est balayée et le gouvernement de Syngman Rhee se trouve acculé autour du port de Pusan, à l’extrême sud-est.
Au conseil de sécurité de l’ONU, les Américains obtiennent mandat pour la constitution d’une force « internationale » (dont, au fait, ils constitueront 90 %). Débarquant rapidement près de 300 000 hommes, ils lancent une contre-offensive fulgurante qui les mène, à leur tour, à occuper presque toute la Corée en octobre 1950.

chars amphibies corée
La Chine, où le Parti communiste a pris le pouvoir en 1949, entre alors en scène. « L’armée des volontaires du peuple chinois », menée par le général Peng Dehuai, renverse une nouvelle fois la situation militaire au prix de pertes considérables : en janvier 1951, les forces nord-coréennes entrent une nouvelle fois dans Séoul, qui a déjà changée de mains trois fois en six mois. Les Américains parviennent à reprendre ce qui reste de la ville en mars 1951, et le front se stabilise, à peu près sur le 38ème parallèle. Jusqu’à la fin de la guerre, ils devront cependant lutter, sur leurs arrières, face à de nombreux mouvements de guérilla, datant pour la plupart d’avant 1950.
La guerre de mouvement rapide (type Deuxième Guerre mondiale) se transforme en une guerre de position presque entièrement figée (type Première Guerre mondiale, avec tranchées, mines et barbelés). Il y a des batailles très meurtrières, pour gagner parfois quelques dizaines de mètres. Cependant, jusqu’à la fin des hostilités, les avions de l’U.S. Air Force, jouissant de la maîtrise des airs, bombardent systématiquement la Corée du Nord, expérimentant les bombardements au napalm, au phosphore blanc, et sans doute même les bombardements bactériologiques, tuant des centaines de milliers de nord-Coréens et de Chinois. Pyongyang, la capitale du Nord, est ainsi entièrement rasée les 29 et 30 août 1952. À partir de 1953, la doctrine de bombardement privilégie les « cibles alimentaires », notamment les rizières, afin d’affamer la population. Le général Curtis Lemay, chef du Strategic Air Command, déclarera : « Sur une période d’environ trois ans, nous avons tué, quoi, 20 % de la population. », ce qui est sans doute sous-estimé.
Staline étant mort en mars 1953, la « chasse aux sorcières » (communistes) faiblissant aux États-unis, les troupes étant enlisées dans une guerre dépourvue de perspectives, des négociations s’engagent alors, et un cessez-le-feu est signé le 27 juillet 1953, trois ans après le début d’une guerre qui a fait, selon les estimations, entre deux et cinq millions de morts. Ce cessez-le-feu est toujours actif, aucun traité de paix n’ étant venu le compléter. Autour de la ligne du cessez-le-feu a été instaurée une « zone démilitarisée » de deux kilomètres de chaque côté, qui, ceinte de murs, de barbelés, de miradors et de batteries d’artillerie, surveillée de part et d’autre par des centaines de milliers de soldats, est l’endroit le plus miné au monde – et est aussi devenue une sorte de réserve « naturelle » où survivent des espèces disparues ailleurs.
Rien n’était donc réglé. La Corée était une fois de plus détruite, et sous la coupe de deux dictateurs concurrents.

Situation figée et tension permanente
Après la guerre, au Nord comme au Sud, s’accentuent les caractères autoritaires des deux régimes.
La République démocratique de Corée du Nord, à la tête de laquelle Kim Il-Sung exerce un pouvoir absolu, se reconstruit lentement en essayant de s’autonomiser de ses « parrains » soviétiques et chinois. Une société policière est mise en place dans laquelle la loyauté au Parti et à l’idéologie « communiste » sont primordiales. L’industrie, dans un premier temps, se développe assez rapidement par des méthodes stakhanovistes.
Au Sud, la pauvreté est générale, et l’aide américaine détournée par les proches du dictateur Syngman Rhee. En 1960, un mouvement de protestation général chasse ce dernier du pouvoir, mais le général Park Chung-Hee s’en empare par un coup d’État. En exerçant une dictature comparable à celles d’Amérique Latine, il va imposer le rapide développement économique du pays, grâce aux investissements japonais massifs, et surtout à un mode d’exploitation unique au monde : interdiction de toute forme de syndicats, semaines de 60 heures ou plus, travail forcé, camps de travail pour les sans-abri, etc. Cette période, que l’on appelle « le miracle coréen », a permis à la Corée du Sud de devenir une puissance industrielle de premier plan. Park Chung-Hee est assassiné en 1979. Une démocratisation progressive débute, qui se poursuit encore aujourd’hui, rythmée par les conflits sociaux et les crises économiques – sans parler du taux de suicide, l’un des plus élevés du monde.
Les tensions entre les deux nations n’ont jamais cessé, chacune revendiquant d’avoir « gagné » la guerre de Corée, et se fixant comme objectif la réunification du pays, sous sa propre houlette évidemment. La situation s’aggrave pendant les années 1990. La Corée du Nord, où Kim Jong-Il a succédé à son père, multiplie les provocations militaires et les démonstrations de force, alors même que le pays, privé désormais du soutien de l’Union soviétique, s’enfonce dans une famine presque permanente.
Ces tensions culminent en 2010 : l’artillerie nord-coréenne bombarde l’île sud-coréenne de Yeongpyeong, et la guerre généralisée semble évitée de peu. Depuis, il ne se passe pas quelques mois sans que la télévision ne montre le leader Kim Jong-Un, lui aussi fils du précédent, se féliciter d’essais de missiles balistiques « pouvant atteindre le territoire américain » ou de têtes nucléaires.
Pour les Coréens, les plus proches voisins d’Hiroshima et de Nagasaki, la menace nucléaire n’a jamais été très éloignée. Pendant toute la guerre de Corée, certains généraux américains, notamment le « héros » MacArthur, militaient publiquement pour le largage « d’une trentaine » de bombes atomiques sur les centres urbains nord-coréens et même chinois. Le régime nord-coréen s’était alors fixé comme objectif d’obtenir lui-même cette technologie pour se prémunir de la menace nucléaire américaine. C’est d’ailleurs précisément le même argumentaire qu’utilisait, en France, le général de Gaulle pour se doter de « la bombe », et qui est utilisé encore aujourd’hui pour entretenir cette « composante » de l’armement français. Plus de soixante ans après la fin de la guerre de Corée, il semble que la Corée du Nord se soit enfin équipée de la bombe atomique.

Et les Coréens ?
Le destin de la Corée a été entièrement conditionné à la lutte entre les « grandes puissances » issues de la Deuxième Guerre mondiale. Les Coréens se sont vus infliger des destructions d’une violence inouïe et des régimes dictatoriaux comme il en existe peu d’exemples.
Quelles leçons tirer de la guerre de Corée ? L’armée américaine, bien qu’adossée sur une économie capitaliste supposée toute-puissante, n’était pas invincible. En outre, les USA n’étaient pas si attachés à la démocratie parlementaire qu’ils le laissaient croire pendant la Deuxième Guerre mondiale… et qu’ils le répètent à l’envi aujourd’hui tout en soutenant et aidant les régimes les plus autoritaires (l’Arabie Saoudite par exemple). D’autre part, il faut noter que cette guerre, qui a impliqué directement ou indirectement les USA, l’URSS et la Chine maoïste, n’a pourtant pas dégénéré en guerre mondiale ; en ceci elle a inauguré les pratiques de la guerre froide, où les « grandes puissances » allaient s’affronter par l’intermédiaire d’autres peuples (le Vietnam ou l’Afghanistan n’en sont que deux exemples). Il faut probablement y voir la crainte d’une guerre nucléaire incontrôlable, les Soviétiques disposant eux aussi de cette technologie depuis 1949.
Faut-il pour autant penser que les « tensions » actuelles ne déboucheront jamais sur une guerre ouverte, étant donné que les deux parties disposent de l’arme atomique ? Peut-être, mais il faut aussi relever que la Corée du Nord, qui n’est plus soutenue que du bout des lèvres par la Chine, est un des derniers États à ouvertement défier, avec force provocations, les États-unis. Ces derniers ont beaucoup de mal à tolérer qu’une région du monde soit fermée aux capitaux occidentaux. Du reste, ça ne date pas d’hier dans cette partie du monde : déjà les deux guerres de l’opium au XIXème siècle, puis la guerre des Boxers (1899 – 1901) avaient forcé la Chine à s’ouvrir aux capitaux des Occidentaux, unis pour cette occasion.
En tous cas, qu’une guerre éclate réellement ou non, les intérêts du peuple nord-coréen, pas plus d’ailleurs que ceux du peuple sud-coréen, ne sont pris en compte, ni, bien sûr, par le dictateur Kim Jong-Un, ni non plus par l’administration américaine, qui menace régulièrement les nord-Coréens de destruction totale.

Pictures of the Year

Une réflexion sur « LA GUERRE DE CORÉE (1950-1953) »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s