RAQQA, MOSSOUL : LA LIBÉRATION PAR LES RUINES

Ça y est, entend-on, Raqqa et Mossoul sont « libérées » ! Les peuples syrien et irakien, animés d’une juste colère et guidés par la main bienveillante des Américains, se sont enfin débarrassés de l’infâme joug de l’État islamique : « Daech ».
Si l’on peut certes se réjouir de la chute de l’État islamique, régime autocratique et passablement sanguinaire, il convient cependant peut-être de modérer sa joie…

Lors du précédent numéro de Canons Rompus, nous avions laissé une armée irakienne enlisée dans les faubourgs est de Mossoul. Cette armée, c’est à dire avant tout la « Division d’Or » (Iraqi Counter-Terrorism Services), force antiterroriste formée par les USA et la France, soutenue par de nombreuses milices, a continué à progresser laborieusement dans Mossoul au cours des mois d’avril et mai 2017. C’est au mois de juin qu’a été lancé l’assaut sur la vieille ville, où se réfugiaient alors environ 250 000 civils et quelques milliers de soldats de l’E.I. (même si par définition il est difficile de distinguer les uns des autres – encore plus difficile pour un missile).
La ville était pilonnée par un détachement d’artillerie français, qui, installé 40 km au sud-ouest de la ville, a tiré en permanence, pendant des mois, des obus de 155 mm (on a même évoqué des ruptures de stocks d’obus pendant l’été). Elle subissait aussi les bombardements aériens de l’U.S. Air force principalement, mais aussi des Rafale français. La coalition a d’ailleurs reconnu au mois de juin avoir utilisé des bombes au phosphore blanc, pourtant interdites sur des « cibles » susceptibles d’abriter des « civils » (ces bombes explosent en vol et répandent sur une vaste zone une multitude de sous-munitions causant d’atroces brûlures chimiques).

C’est au mois de juin 2017 qu’a également été déclenchée la dernière phase de la bataille de Raqqa, qui avait débuté en novembre 2016. On se souvient que les Forces de défense syriennes (FDS), composées majoritairement de YPG/YPJ, les troupes kurdes liées au PYD, parti plus ou moins révolutionnaire qui contrôle le Kurdistan syrien (Rojava), avaient suscité la fureur de l’État turc à l’automne 2016. Ce dernier avait lancé ses chars en Syrie sur Jarabulus et Al-Bab pour empêcher les Kurdes de prendre le contrôle de tout le Rojava. L’armée turque (et ses supplétifs de différents groupes armés « rebelles ») avait alors réclamé de poursuivre jusqu’à Raqqa ; mais après tractations avec les Américains et les Russes, ce sont les FDS qui ont été chargées de ce rôle.
Les FDS certes, mais pas seulement : cette fois, un important contingent de troupes d’élites américaines, au moins 400 Rangers, ont pris part aux combats au sol, appuyés par un dispositif d’hélicoptères et par une batterie d’artillerie des Marines (au rôle identique à celui des Français en Irak : le pilonnage aveugle de la ville à 40 km de distance). Il y avait aussi quelques « instructeurs » français.
Jusqu’en juin, en quatre phases successives, l’armée kurdo-syro-américaine avait progressé lentement, prenant village après village pour finir par encercler et assiéger la capitale de l’E.I.

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Raqqa, octobre 2017

La tactique employée dans les deux villes à peu près simultanément est d’une brutalité qu’on n’avait pas vue depuis longtemps : on bombarde massivement pendant deux ou trois jours quelques rues, une zone de deux ou trois cent mètres, qu’on investit ensuite. Cette position est consolidée, puis on recommence : bombardements, combats au sol dans les ruines, consolidation, etc. Les troupes avancent donc extrêmement lentement parmi les ruines. Mais ce sont surtout ceux des habitants qui n’avaient pas pu s’enfuir qui font les frais de ces méthodes de combats qui rappellent la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Les ONG n’ont cessé de dénoncer, durant l’été, les bombardements « disproportionnés » et « inconsidérés ». Pourtant, force est de constater que le bombardement de masse des populations civiles ne semble pas être si « inconsidéré ». Ainsi, pour le cas de Mossoul, après l’annonce un peu prématurée de la victoire « finale » par le premier ministre irakien Al-Abadi le 9 juillet, « la décision a été prise de détruire les zones où Daech était encore présent. », comme l’a dit le lieutenant-colonel Jassim Barwari, dans Le Monde du 9 août. « Nos chars les ont pris pour cible mais ce sont les frappes aériennes en coordination avec la coalition qui ont fait l’essentiel. Au bout de dix jours à peu près, la menace était supprimée. (…) Après l’annonce de la libération, tous ceux qui ne s’étaient pas déjà rendus pouvaient être considérés comme des traîtres qui avaient choisi de mourir. »
À Raqqa c’est la même méthode qui a été mise en œuvre, de plus en plus intensément à partir de juillet. Les derniers habitants se terraient, affamés, dans les décombres. Les quelques journalistes évoquaient, flottant sur toute la ville, l’odeur des centaines de corps en putréfaction.

mossoul

Mossoul, septembre 2017

À Mossoul, tous les survivants étant considérés comme membres de l’E.I. présumés, on a assisté à un déferlement de violence : exécutions de masse, torture, internements dans des camps de prisonniers. L’ONG Human rights watch a parlé de plusieurs centaines d’exécutions « extrajudiciaires ». Depuis, les ruines de la ville sont l’enjeu d’une lutte entre les diverses factions et milices ; la reconstruction n’a pas encore commencé, mais il est vraisemblable que la population se souvienne longtemps de la brutalité de sa « libération »…
À Raqqa en revanche, un accord a été passé mi-octobre avec les derniers survivants pour leur évacuation. Cet accord a permis à quelques centaines de « djihadistes » et à leurs familles de quitter la ville (ou ce qu’il en restait) vivants.

Bref, les deux villes ressemblent à celles, dévastées, de l’Allemagne de 1945. L’envoyé de RFI à Raqqa parle de 80 % de la ville détruits. Quant au bilan humain il est difficile à chiffrer. En recoupant quelques chiffres partiaux, on arrive à environ, pour Rakka, 1 000 FDS, 2 à 6 000 « djihadistes » et au moins 5 000 « civils » morts, et 270 000 déplacés (chiffre du HCR) ; pour Mossoul, environ 2 000 soldats irakiens, plus de 25 000 « djihadistes », et au bas mot 40 000 « civils » (et deux Américains), et sans doute près de deux millions de déplacés.
La guerre en Syrie et en Irak va vraisemblablement entrer dans une nouvelle phase. L’État islamique disparu, tout porte à croire que les vainqueurs poussent leur avantages (voir encadré). D’autre part, en Syrie, les négociations vont bon train, à présent qu’émergent les principaux vainqueurs et vaincus : les vainqueurs sont avant tout le régime d’Al-Assad, et dans une moindre mesure, les Kurdes du PYD qui vont peut-être parvenir à tirer leur épingle du jeu ; les vaincus sont les insurgés « islamistes » (Ahrar al-Cham et Hayat Tahrir al-Cham notamment) et l’État islamique.
Les Russes, intervenus en nombre (aviation et troupes au sol) pour soutenir le régime, comme la « coalition internationale », ont ravagé ce qu’il restait de la Syrie. Le sort des populations n’intéresse personne. En tous cas, le maintien au pouvoir d’Al-Assad, après six ans de répression et de guerre contre-insurrectionnelle lors de laquelle l’armée a commis les pires massacres, où la guerre civile s’est progressivement changée en guerre mondiale, est un signe des plus inquiétants pour les révolutionnaires du monde entier.

 

 


Nouvelle incursion de l’armée turque en Syrie du nord

Mi-octobre l’armée turque a de nouveau envahi la province d’Idlib, non loin d’Alep. Elle cherche officiellement à soutenir l’Armée syrienne libre contre des « djihadistes », mais en réalité plus certainement à se prémunir contre les Kurdes des YPG/YPJ, qui ont le vent en poupe depuis la « libération » de Raqqa. L’État turc craint en effet que, encouragés par l’exemple des Kurdes de Syrie, les Kurdes de Turquie ne se soulèvent comme ils l’avaient fait après 2015. Aujourd’hui, la répression du mouvement autonomiste kurde au Bakur (Kurdistan de Turquie) est très dure. Sa violence s’est encore renforcée grâce à l’état d’urgence opportunément décrété après la « tentative de coup d’État » de l’été 2016.

Reprise en main du Kurdistan par l’armée irakienne

Le référendum d’indépendance du Kurdistan irakien, le 25 septembre, a donné 92 % de « oui ». Aussitôt, l’État irakien, de concert avec l’État turc, et soutenu par à peu près tous les pays du globe, France comprise, a hurlé à la trahison. L’armée irakienne (avec les miliciens des Hachd al-Chaabi), poursuivant sur la lancée de la conquête de Mossoul, a repris le contrôle des aéroports internationaux et des zones pétrolifères autour de la ville de Kirkouk. Quelques milliers de peshmergas, les forces armées autonomes kurdes, ont tenté de défendre la ville le 14 octobre ; en pure perte, et au prix de quelques dizaines de morts.
La perte des zones pétrolières, suivie rapidement de celle du contrôle des frontières avec la Turquie, a ruiné les espoirs d’indépendance des Kurdes. Les divisions au sein de la bourgeoisie ont alors éclaté, le PDK (parti de Massoud Barzani, le chef du gouvernement autonome) reprochant à l’UPK sa « trahison ». Barzani a démissionné le 29 octobre, et le parlement kurde a demandé un cessez-le-feu en échange d’un « gel des résultats du référendum ». Un vaste mouvement de protestation contre « l’ensemble des partis politiques » a débuté en décembre, marqué par de violentes émeutes.
Il s’agit d’une défaite historique des Kurdes d’Irak, qui avaient laborieusement conquis, décennie après décennie, leur autonomie. Elle vient confirmer la faiblesse de leurs peshmergas, déjà patente lors de la bataille de Mossoul où ils n’ont joué qu’un rôle de second plan, voire de propagande. Elle vient surtout marquer la forte puissance de l’État irakien, qui, après avoir à peu près liquidé l’insurrection de l’État islamique, en profite pour rétablir son contrôle sur tout le territoire.

2 réflexions sur « RAQQA, MOSSOUL : LA LIBÉRATION PAR LES RUINES »

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